L’homme-frontière. Le douanier dans les montagnes des Alpes Maritimes (1860-1980)

L’homme-frontière. Le douanier dans les montagnes des Alpes Maritimes (1860-1980)

L’homme-frontière. Le douanier dans les montagnes

des Alpes Maritimes (1860-1980)

GILI Eric
Professeur d’Histoire Géographie au Collège de la Vésubie
Chandolent@gmail.com


La figure du douanier n’est pas inconnue des populations du Comté de Nice au moment de l’Annexion française de 1860.
Car en effet, le ci-devant Comté accueillait déjà des agents du Fisc Royal, installés essentiellement à Nice pour assurer la surveillance du Port Franc, longtemps seul débouché des états de Savoie sur la mer . D’autres agents surveillaient au même moment le cours du fleuve Var et de son affluent de l’Estéron qui formaient frontière avec la France . De manière plus anecdotique, les agents de l’État se retrouvaient parcourir les sommets des Alpes niçoises jusqu’où s’étendent les limites de la zone d’exemption fiscale du Port Franc . Ils étaient sensés contrôler le commerce des denrées soumises aux gabelles qui, en franchissant les montagnes, traversaient des frontières fiscales intérieures.
L’intégration à la nouvelle nation française modifia profondément l’organisation des douanes de l’ancien Comté de Nice, et de fait, la perception qu’en avaient les populations locales. Le Traité d’avril mettait immédiatement en place un nouveau réseau de brigades territoriales, installées dans toutes les vallées : à Saint-Dalmas le Selvage, Saint-Étienne de Tinée, (un bureau était installé à Isola) Saint-Sauveur sur Tinée, Saint-Dalmas Valdeblore pour la Tinée ; à Saint-Martin-Vésubie et Roquebillière pour la Vésubie ; à Sospel pour la Bévéra ; à Breil et Saorge (puis Fontan) pour la Roya. L’ensemble était complété par des postes plus ou moins régulièrement gardés, qui s’égrainaient le long des vallées et vallons qu’il convenait de surveiller.
Après s’être déplacée jusqu’aux nouvelles limites septentrionales et orientales du nouveau département des Alpes-Maritimes faisant face à l’Italie, « l’invention de la frontière » avait eu pour conséquence de mettre en relation les populations du mentonais et des vallées niçoises avec le fonctionnaire qui matérialise le mieux la nouvelle nation et ses frontières : le douanier.

Son premier rôle : surveiller les circulations
Désormais, cet « Homme-frontière », marque le paysage de sa présence, de sa silhouette et parfois de son ombre, donnant aux populations la possibilité d’une rencontre quotidienne avec ce nouvel acteur de la montagne.

Pour les populations alpines, les rapports avec l’Administration des douanes n’ont jamais été simples.
Celle-ci était perçue avant tout comme une nouvelle contrainte qui pesait sur la vie quotidienne des habitants. Jusqu’alors, ils étaient habitués, malgré les difficultés liées au relief de montagne, à une libre circulation sur l’un et l’autre des versants. La présence des fonctionnaires du Fisc est ressentie comme une restriction aux libertés immémoriales, même si au final les populations qui fréquentaient directement ces lieux sont peu nombreuses.
En temps de paix, il s’agissait pour l’essentiel de commerçants et de bergers, parfois de quelques voyageurs amenés à traverser les Alpes pour des raisons le plus souvent familiales, parfois politiques, ou encore religieuses quand ils fréquentaient les sanctuaires d’altitude…
La nouvelle frontière multipliait le nombre des acteurs potentiels de ces transferts. Elle avait créé une nouvelle obligation pour les populations riveraines qui avaient vu une partie de leurs biens fonciers séparés de leur territoire communal. La frontière traversait plusieurs communes, laissant la partie amont désormais en Italie. C’est le cas pour les habitants de 6 d’entre elles, de la Vésubie et de la Tinée : Belvédère, Saint-Martin-Vésubie, Valdeblore, Rimplas, Saint-Sauveur sur Tinée et Isola).

D’autres acteurs pouvaient être concernés par cette nouvelle partition, comme les exploitants forestiers qui obtenaient les coupes sur ces communes – du moins jusqu’à ce que le régime italien fasciste ne s’en réserve l’exploitation.
Des fonctionnaires dont le service ne pouvait s’effectuer qu’en empruntant les voies transfrontalières y circulaient également. C’est le cas de la poste du hameau de Mollières. Le courrier destiné à ses habitants devait transiter par Saint-Sauveur sur Tinée avant d’y être acheminé. Il donnait lieu à un important trafic, faisant du « facteur » l’organisateur d’une contrebande régulière .
Ce sont aussi, ou souvent selon les périodes, des passages d’immigrés clandestins. Pour les périodes anciennes, il s’agit généralement de bûcherons et autres travailleurs du bois tels que les scieurs… comme ce fut le cas pour les fameux « Géants (H)UGO », mondialement connus, originaire de Vinadio, dans le proche Piémont. « Bêtes de scènes » à cause de leur taille hors normes, ils sont l’objet d’une importante promotion par la diffusion de cartes postales portant mention de « Saint-Martin-Vésubie », lieu sans doute plus connu.
La zone frontière, c’est enfin et surtout le territoire des contrebandiers, dont l’activité se trouvait démultipliée par la présence de la frontière. Une contrebande « de fourmi » comme l’appelle l’Administration des Douanes, « à dos d’homme » puisqu’il n’y existe aucune voie carrossable.
La montagne, et désormais la frontière, sont effectivement parcourues de manière sinon quotidienne, du moins très régulièrement. Ces personnes sont tout naturellement confrontés aux douaniers.

Faire preuve d’adaptabilité
« L’Homme-frontière » est un personnage qui peut se caractériser par sa capacité à évoluer au grès des circonstances, même si la transformation la plus spectaculaire l’a été depuis le ½ siècle dernier. C’est déjà vrai pour le douanier au temps de l’Annexion et jusqu’aux années 1960, parcourant les montagnes de l’ancien Comté de Nice, avant que les brigades ne soient repliées plus en aval, sur Plan du Var, puis définitivement sur la Côte et l’aéroport de Nice au début des années 1980. Dans les faits, le travail du douanier joignait la multiplicité des situations à une importante activité sur le terrain, de jour comme de nuit, dans les ambiances climatiques souvent incertaines telles qu’elles peuvent l’être en montagne.

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En premier lieu, qui sont ces premiers douaniers qui s’installent sur la nouvelle frontière, à partir du mois d’avril 1860 ?
Ils répondent à deux origines différentes : tout d’abord les douaniers sardes qui ont demandé à devenir français et à conserver les privilèges de leurs carrières dans l’espoir de l’améliorer en faisant confiance aux promesses faites par l’administration impériale. Ils sont minoritaires parmi les fonctionnaires en poste. Les douaniers du nouveau département des Alpes-Maritimes sont majoritairement français. Ils doivent s’y installer à la suite d’une mutation le plus souvent subie.
Les transfuges sardes ne représentent qu’une cohorte de 15 sous-brigadiers. Ils s’agit d’un choix de leur part, d’une démarche volontaire. La faiblesse de l’échantillon peut s’expliquer par le fait que certains douaniers en poste dans le Comté n’en étaient pas originaires et n’avaient donc pas forcément d’intérêt à devenir français. Inversement, nous connaissons le cas, bien que tardif (1872), de Joseph VERRANDO, né le 16 novembre 1826 à Vintimille , qui demande sa naturalisation française, comme le lui permet encore la loi du 12 février 1861 en argumentant qu’il a séjourné à Nice depuis plus de 20 ans. Devenant français, il conserve sa fonction de douanier.
Si ce court échantillon ne permet pas une analyse statistique satisfaisante, notons simplement que 9 individus ont pu conserver leur grade alors que 6 l’ont perdu. Ce transfert ne s’est pas réalisé automatiquement, car il était nécessaire de passer un examen pour assurer la conservation du grade. Il se déroulait directement dans les brigades, avec comme préalable de connaître le français, puis l’essentiel des lois et procédures. Si certains n’ont pas été retenus, ce fut d’abord parce qu’ils refusèrent ou ne se présentèrent pas à l’examen. C’est le cas de l’ancien brigadier des Douanes Sardes François ALBERTERI, entré dans cette administration en 1847, nommé à Saint-Martin-Lantosque (Vésubie) en 1861. Le transfert leur était dans tous les cas avantageux. Même rétrogradés au rang de simple préposé, l’ancien brigadier sarde connaissait une sensible augmentation de traitement, d’environ 40 % de son ancien traitement qui correspondait à un grade supérieur. Mais l’amour-propre pouvait ne pas toujours s’en satisfaire...
Les Français, justement, ne sont guère plus nombreux, environ 70 individus, qui s’installent dès 1860 dans les villages des différentes vallées. Leur arrivée ne posent généralement pas de problème, si ce n’est pour le capitaine ROUX à Isola, dont j’ai pu par ailleurs relater le cas exceptionnel .
À la veille de la deuxième Guerre mondiale, leur nombre a sensiblement augmenté. Il est passé à 104 agents en ne prenant en compte que les 10 villages de cette étude. La Roya, a elle seule, concentre 59 agents (56 %), auxquels nous pouvons ajouter les 12 de la Bévéra, soit les 2/3 de l’effectif de la montagne niçoise. Cette zone forme bien le passage principal du trafic, à cause de ses caractères enclavé et routier, reliée directement à la France par l’axe unique de l’ancienne Strada Reale par Sospel.
L’analyse des origines géographiques des douaniers démontre qu’elle a, elle aussi, évolué assez rapidement, à l’échelle d’une seule génération. Dès 1880 apparaissent, si l’on fait abstraction des transfuges de 1860, les « premiers » douaniers français originaires de l’ancien Comté de Nice en poste dans la montagne niçoise. C’est le cas pour le brigadier Jean GILLI, le préposé Alexandre DALMAS, du sous-brigadier PLENT… dans les années 1890 en poste à Saint-Sauveur sur Tinée, et de bien d’autres dans les autres brigades ; juste avant la Grande Guerre nous retrouvons le préposé MALAUSSENA, quelques années plus tard le préposé CORNILLON ou encore Paulin RICHIER. Le phénomène ne se dément plus, au moins jusqu’à la génération née après la dernière guerre.
Le prisme de la famille renforce cette tendance. Avoir un douanier dans la famille incite souvent à embrasser la carrière. Les cas sont nombreux, comme avec les LIPRANDI père et fils douaniers à Saorge, ou encore les FERRIER oncle Joseph André et neveu Jean-François à Saint-Martin-Vésubie…
Le modèle est à rapprocher de celui connu dans d’autres régions où l’intégration dans la douane participe d’une véritable stratégie familiale. C’est le cas pour la Corse. Le douanier corse a pu paraître le stéréotype de la profession. Nous les retrouvons aussi dans les montagnes niçoises, avec le sous-lieutenant FILIPPI à Fontan en 1887 ; le sous-lieutenant Joseph COGGIA « arrivé de Corse d’où il est originaire… sans doute fils d’un ancien préposé des Douanes » dit-on dans sa fiche personnelle, selon le témoignage du maire de Saint-Martin-Vésubie en 1900 ; le sous-brigadier SANTUCCI à Saint-Sauveur sur Tinée dans les années 1910 ; ou encore avec du lieutenant LUIGI à Roquebillière dans les années 1950-1960…

Représenter un modèle pour les sociétés
« Homme-frontière », premier rempart de la République, le douanier se présente également sur le plan politique comme un modèle mis en avant par le régime. Il est, selon les cas, bon ou mauvais à suivre, même si la fonction devrait théoriquement lui imposer une certaine neutralité.
Ce n’est pas le cas pour le capitaine ROUX déjà rencontré, ni pour le receveur Édouard Pierre SAISSY qui, dit-on, a « manifesté de l’hostilité ou du moins de l’indifférence lors des dernières élections du Conseil municipal », à Fontan ; ou encore du sous-brigadier VERANI, toujours de Fontan, allant jusqu’à insulter les élus locaux en les traitant de « brigands et de porcs » ; du lieutenant DIGNAC de Fontan – cas extrême rencontré – ni même du capitaine Albert BOULANGER, en poste à Saint-Martin-Lantosque entre 1885 et 1887, qui « n’hésite pas à clamer la ‘guerre à la Monarchie et à l’Empire’ selon le rapport disciplinaire annuel. Ce qui n’est visiblement pas trop mal vu de sa hiérarchie, et pose moins de problème que la confrontation directe avec le monde politique local.
Plus généralement, l’Administration s’inquiète de l’attitude politique de leurs officiers et sous-officiers, attendant d’eux qu’ils professent un modèle « républicain irréprochable », celui du « bon fonctionnaire républicain tout à fait désintéressé des luttes intestines ». Indications qui ne peuvent que souligner l’attention qu’y porte la hiérarchie. L’avis professé par l’officier du poste laisse imaginer le poids moral qu’il pouvait exercer sur ces hommes, mais aussi sur la population, comme détenteurs d’une autorité publique d’État dans des villages récemment annexés par la France.
C’est le vœu du Gouvernement, qui voit dans le douanier un modèle de vertu pour la Patrie. Modèle de probité, d’honnêteté, et tout simplement de vie, face aux rudes montagnards de la fin du XIXe et du début du XXe siècle dont nombreux sont encore ceux qui ne parlent pas, ou mal, le français.

Avoir une connaissance intime du territoire
« Homme-frontière », l’image du douanier tient également à sa présence constante sur le terrain. Le métier est éprouvant, d’une rudesse encore accentuée par le caractère montagneux des secteurs à surveiller. Il n’est pas rare que des missions débutent dès 3 h du matin, afin d’être en place sur les lieux désignés pour les factions dès 5 h, avant que le jour ne se lève, pour pouvoir surprendre les contrevenants.
À défaut de journal illustrant la vie quotidienne de tous les bureaux, les registres des événements de la brigade de Saint-Sauveur sur Tinée nous permettent de suivre les pérégrinations des agents. Les exemples sont légions, comme le 14 mars 1902, quand le sous-brigadier Antoine RAYNAUD accompagné du préposé Antoine RAYMOND se rendent au point dit « La Forêt du Villard » sur la commune de Saint-Sauveur sur Tinée pour se positionner en observation. En 1905, les douaniers sont en service au lieu-dit « le Rocher Noir », toujours sur la commune de Saint-Sauveur sur Tinée. En 1907, le service d’embuscade doit se rendre au « Rocher de la Loutre » puis se positionner en station à la cabane dite « du Tunnel de Laghet ». En 1909, nous retrouvons les douaniers en service sur les hauteurs de la Teglia. En 1911, en service au pont de Mollières, levant l’embuscade à 1 h du matin. En 1913, en service à Pont de Paule, ou dans la forêt de Valabres. En 1914, à la limite 90, sur l’extrême frontière…

L’action du douanier a lieu face à la frontière, dans un secteur déterminé pour chaque brigade. Chacune d’entre elles possède un document tenu au secret, la carte-penthière, qui sert avant tout à connaître le terrain.
Il est généralement admis que les points portés sur la carte, dressée au 25 000e, ne correspondent qu’en partie à la réalité du terrain, afin d’éviter les fuites ; et qu’un code oral s’échange entre les agents de la Douane afin que ne soit pas connu l’objectif des missions.
Il m’a été possible de retrouver deux de ces cartes penthières : celle de Saint-Étienne de Tinée réalisée par le brigadier-chef ARZIÉRI en mai 1951 et conservée à la Direction régionale de Nice, et celle de Roquebillière, sous forme de calque copié à l’époque de la fermeture de la brigade. Ces plans sont divisés en zones, elles-mêmes numérotées - de 1 à 24 pour la penthière de Saint-Étienne.
Les documents, manuscrits, sont d’une précision remarquable. Celle de Saint-Étienne fait état d’une série de 163 points identifiés par des toponymes le plus souvent reconnaissables, même si la francisation des noms actuels donne parfois de curieuses occurrences. La confrontation du document avec la théorie des « codes secrets » pose la question de la fiabilité et de la précision de la source. Le report des différents points sur la carte IGN 25 000e démontre que seuls 4 posent problème, ce qui nous permet de conclure avec assurance à l’exactitude des lieux retrouvés.
Le système de surveillance débute au Bureau des Douanes installé à la sortie nord du village. Il se développe de manière concentrique à mesure que l’on s’éloigne du village en suivant les vallées. La penthière nous précise également une partie des temps de transit nécessaires pour atteindre les points concernés. Les plus proches sont à quelques minutes seulement du Bureau (comme le Pont du Ténibré à moins d’¼ d’heure), alors que le plus éloigné se situe plus de 6 h (comme le Pas de Barbacane, à 6 h ½), et même à 7 h de marche (pour la Cime de Pelousette).
À moins de 2 h se situe un premier espace au cœur de la vallée de la Tinée depuis le hameau du Bourghet au sud jusqu’à l’entrée du vallon de Saint-Dalmas le Selvage au nord. Une heure de plus est nécessaire pour atteindre le vallon du Fougeret, partie la plus méridionale du secteur. Au nord, Saint-Dalmas et la mescla de la passerelle Ferrerette.

Au-delà débutent les missions plus longues, qui amènent les agents à parcourir la haute montagne jusqu’à la Pointe des 3 Évêchés au nord, sur « l’Extrême frontière », La Bonette et le col de Restefond à l’ouest. Les détachements de trois jours sont courants l’été, généralement au rythme d’une fois par semaine. Les agents sont alors obligés de s’équiper et de transporter à dos d’homme le chalit d’embuscade (chaise longue portative) complété par leur sac de couchage en peau de mouton retournée cousues par les épouses attentives . Dans la haute Tinée, les missions sont renforcées par l’installation, en 1931 , du poste estival du Camp des Fourches , afin de rendre permanente la surveillance de cette zone grâce à l’action d’un sous-brigadier et de trois préposés. Ce personnel permet une action continue par équipe de deux. Cette création n’est pas isolée et correspond à une attention géopolitique soutenue face à l’Italie. À la même période est installé un autre camp estival sur un site militaire majeur du Haut Pays, celui de la Redoute de la Pointe des 3 Communes, dans le massif de l’Authion . Ces installations indiquent la volonté de se rapprocher d’éventuels lieux de passage, de fraude, et de se prévaloir de tentatives d’espionnage…

Avoir une connaissance intime des populations
Préposés et brigadiers ont « une activité constante qui permet à la Douane de s’imposer progressivement dans les esprits » . Leurs sorties quotidiennes sur le terrain les amènent à tisser un important réseau de connaissances. Cette proximité du terrain et la familiarité entretenue avec les habitants sont à l’évidence des atouts dont le douanier sait user et jouer. Une part importante de son activité consiste à collecter des informations. À partir des données échangées entre agents, l’officier (ou sous-officier, le brigadier) dirigeant la brigade organise les missions du douanier. Un point de stationnement lui est assigné pour une durée pouvant parfois excéder les 10 h de faction. Il peut également ou parallèlement assurer des circulations pour réaliser les surveillances qui lui sont demandées.

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Cette proximité s’exprime parfois par une sorte de respect qui lie douaniers et contrebandiers. L’anecdote vaut pour d’autres. Lors d’une embuscade qui semble avoir eu lieu dans le vallon de la Gordolasque, le dénommé GIORDAN tente de s’échapper du piège tendu par les douaniers. Le lieutenant LUIGI, n’ayant pu le saisir, le prend en chasse, tire en l’air pour l’intimider, mais ne semble pas véritablement désireux de l’arrêter, et lui crie « prend en bas, je prends en haut… », lui laissant ainsi la possibilité de s’enfuir .

Un douanier aux multiples facettes
Aujourd’hui, alors que la haute silhouette de « l’Homme-frontière » a disparu, que reste-t-il de la présence de la Douane dans les montagnes niçoises ? Quelques témoignages, mais surtout un petit patrimoine délaissé, celui des baraques et chalets-abris qui ont été construits et entretenus régulièrement par les agents en activité. Un exemple nous a permis de restituer l’histoire du chalet-abris de Nautès, sur la commune de Belvédère. La carrière du douanier Jean-François FERRIER nous permet de reconstituer cette activité dévolue aux agents des brigades alpines après la rectification de la frontière de 1947. Les 90 récompenses reçues durant sa carrière s’égrainent sur plus de 30 ans, entre 1932 et 1963. Elles mettent en évidence les moments importants de sa vie professionnelle. Un classement thématique fait apparaître les nombreuses particularités afférentes à sa fonction : c’est bien « l’Homme-frontière » qui apparaît tout d’abord, protégeant le territoire national de l’intrusion tant des marchandises prohibées que de celle des individus ; mais son portrait ne se limite pas à cela. Le douanier est aussi au service des autres. Nous le retrouvons pompier, sauveteur et montagnard, mais aussi bâtisseur…
Jean-François FERRIER avait déjà aidé à l’édification d’un chalet-abri en haute montagne en 1956 mais je n’ai pu localiser précisément le lieu de cette construction. Quelques années plus tard, en 1960, il reçoit 3 Encouragements pour la remise en état de la cabane-abri du carrefour Giraud ; puis 1 Témoignage de Satisfaction, récompense supérieure, pour avoir réalisé promptement l’adduction d’eau du chalet de Nautès Supérieur en 1958 et terminé sa construction en 1961 avec 2 Encouragements ; enfin un nouveau 1 Témoignage de Satisfaction en 1963 pour avoir participé à la construction du chalet-abris de Saint-Grat dans la Gordolasque, venant couronner une véritable œuvre de bâtisseur. Le chalet de Nautès nécessita de longues semaines de travail, dans des conditions particulières d’éloignement. Le douanier y partait la semaine entière, et ne redescendait au village de Roquebillière qu’en fin de semaine. Les travaux se sont déroulés durant tout l’été, et furent récompensés plus concrètement encore qu’avec des récompenses administratives par le paiement d’heures supplémentaires largement effectuées . La solidarité inhérentes aux douaniers se retrouvaient dans pareilles entreprises. Le chalet-abris fut érigé par les douaniers FERRIER, GARNIER, Maïssa et LUIGI, auxquels venaient s’adjoindre de temps à autres les collègues de la brigade de Saint-Martin-Vésubie, KELLOUD, GUILLON et PEROTTI…
Plus encore que l’œuvre bâtisseuse du douanier, il se caractérise par la rapidité de son action et son dévouement face aux catastrophes qui touchaient les populations montagnardes. Hommes de terrains, les douaniers sont souvent les premiers à déclencher les alarmes et à se porter au secours d’éventuelles victimes.
Les exemples sont nombreux, agissant lors de déclenchement de feux de forêt comme pour celui de Roure quand le préposé GRAC déclenche les secours, en 1868. Ou pire encore lors du glissement de terrain de Roquebillière en novembre 1926, quand l’une des premières personnes à se porter au secours des sinistrés, malgré les risques et « n’ayant pratiquement rien sur lui », fut le préposé Marius GRAGLIA, agissant alors que sa propre maison menaçait ruines.
La carrière du douanier Jean-François FERRIER permet d’illustrer le propos dans la durée. « L’Homme-frontière » sait se faire pompier et secouriste en montagne. Ces actions représentent plus du tiers des 90 récompenses reçues (37,8 %). Elles peuvent se décliner en trois sous-thèmes, le plus important revenant aux interventions pour cause de sinistres : feux de forêt essentiellement, mais aussi de maisons et de granges, au total 18 cas relevés (20 %). Puis à parts égales 8 secours en montagne et 8 autres interventions lors d’accidents ou de catastrophes (respectivement 8,9 % des récompenses). Il s’agit le plus souvent d’interventions extrêmes, soulignant le « dévouement » dans des conditions dangereuses quand les alpinistes étaient « bloqués par la neige », ou encore mettant en avant l’initiative « pour servir de guide » à l’équipe de secours. Ce fut le cas lors de la disparition de cinq alpinistes dans le massif du Gelas et au Pic du Poncet. L’intervention mena le douanier à retrouver les corps des victimes et à les ramener au village . 2 témoignages de satisfaction venaient remercier l’engagement du douanier FERRIER, le 1er juin 1954.

Il intervient enfin face à d’autres catastrophes, comme celle du barrage de Malpasset, le 2 décembre 1959. Le douanier FERRIER répondit « sans hésiter à l’appel qui lui avait été adressé pour secourir les sinistrés … de Fréjus… et prêté son concours à une œuvre de solidarité humaine… dans des conditions pénibles ».
L’analyse de la carrière du douanier FERRIER fait apparaître qu’à partir de 1954, les récompenses reçues concernent majoritairement les secours apportés à la population, dépassant définitivement l’action de répression de la contrebande – omniprésente dans les années d’après-guerre, comme on l’imagine – pour devenir prépondérante dans les années 1960. Entre temps, le douanier avait passé son diplôme de secouriste brancardier, recevant 2 témoignages de satisfaction le 31 mai 1955, pour prix accordé par sa hiérarchie à la formation suivie et à sa réussite. L’exemple est en tout point conforme à l’analyse du registre des événements d’une autre brigade, celle de Saint-Sauveur, qui concerne la même période.

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En guise de conclusion…
« L’Homme-frontière », le douanier, est aujourd’hui un personnage en passe d’être oublié dans les montagnes des Alpes-Maritimes. Il y a pourtant marqué le premier siècle de l’Annexion française de l’ancien Comté de Nice. Il est encore possible de retrouver quelques traces de cette longue et intime histoire qui en a fait un personnage incontournable, quasi-légendaire, de la montagne. La mémoire des populations alpines des Alpes méridionales s’estompe, mais le souvenir du douanier reste encore présent chez certains témoins et leurs descendants. Sans doute parce que le personnage a su conserver l’image du sauveteur, plus que celle de la force répressive qu’il pouvait exercer sur les contrevenants qu’il arrêtait.
Agent de surveillance, il a du dès l’origine s’intégrer à la population qu’il devait contrôler. Cette nécessité l’a généralement rendu plus sympathique, d’autant que son rôle était reconnu sinon accepté même des « délinquants ». Ce mot, employé dans les registres d’événements, n’a certes pas la même connotation que de nos jours. Les multiples anecdotes rapportées font état d’une certaine tolérance vis à vis de populations vivant le plus souvent dans la difficulté, et dont la situation pouvaient encore s’aggraver lors des périodes de crise. Il est de notoriété que le contrebandier ne faisait pas fortune. Et s’il était arrêté de temps à autres, il lui était plus souvent préférable, par accord tacite, d’abandonner la marchandise qu’il tentait d’introduire frauduleusement plutôt que d’encourir la peine d’amende qu’imposait la transaction fiscale.
Avec le développement des moyens de communication routier à partir des années 1960, la Douane a du adapter sa pratique. Le douanier des Alpes méridionales, à l’exception notoire des personnels de la vallée de la Roya, a perdu rapidement sa capacité de surveillance pédestre, dans les montagnes. Entre 1950 et 1980, il s’est adapté à la route, à fait porter son effort sur une surveillance « en profondeur ». Ce fut au détriment des liens patiemment noués avec les populations montagnardes. Il s’en est éloigné, inéluctablement, et définitivement au moment où se construisait la Communauté Européenne avec l’abandon des frontières intérieures. L’exemple du douanier FERRIER est en cela exemplaire car sa génération ne connu pas ce temps. « Homme-frontière de la montagne », il termina sa carrière en 1964, alors même que s’amorçait le retrait des Douanes vers la Côte et la ville.

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in Migrations Société, vol. 24, n° 140, mars-avril 2012, pp. 165-178

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