Le Carnaval de Saint-Martin Vésubie

Le Carnaval de Saint-Martin Vésubie

Le carnaval de Saint-Martin-Vésubie

GILI Eric
Professeur d’Histoire Géographie au Collège de la Vésubie
Chandolent@gmail.com
En collaboration avec Sarah MAZZANI et l’amicale participation de Cyril ISNART


Le Carnaval est une fête populaire d’hiver. Débutant généralement en fin d’année (entre novembre et décembre selon les lieux), elle s’achève traditionnellement en février ou mars, à la veille du Carême. Cette dernière période, fondamentale dans l’année liturgique du Chrétien, marque la préparation des Pâques, qui prennent fin avec la Passion du Christ. Aussi, a-t-on pris l’habitude de dire que Carnaval représente une période de fête, de détente et de relâchement social annonçant la contrition nécessaire à cette préparation. Mais peut-être doit-on inverser le regard, et voir dans la période du Carême une fête chrétienne en réaction à cet événement essentiel de la vie profane ancienne…

Depuis plusieurs siècles , à Saint-Martin-Vésubie, les Abbayes de Jeunesse avaient en charge l'organisation des réjouissances de la période du Carnaval. L’Abbaye rassemble tous les Jeunes du village. Il faut entendre par ce terme les jeunes gens « non mariés », les célibataires en âge de convoler… souvent condamnés au célibat toute leur vie, faute d’autorisation ou d’opportunité sociale de créer une nouvelle cellule familiale. Ils représentent la face dynamique, en devenir, de la société. C’est bien pour cette raison que la société leur donne des cadres rassurants !
Ainsi, le 1er juin 1700 , le Parlement Général de Pentecôte nommait, à la Frairia Grande, « le baile Sig. médecin CAGNOLI, les syndics M° Jean-André BOGLIO et M° Pierre INGIGLIARDO, mais également les abbés Claude AIRAUDO Damian et Jean-Baptiste MAISSA fils de Joseph… ».

Les Abbés n’appartenaient pas à la notabilité du village. Pourtant, nommés par ses représentants, ils lui étaient liés par d’importantes relations sociales, ce qui permettait aux élites d’en contrôler indirectement l’organisation.

Les abbayes étaient chargées d’encadrer les « débordements » toujours possibles des Jeunes, ferments de désordre et de déséquilibre du système politique local. Le cas s’était déjà présenté, et la société fut amenée à légiférer pour en prévenir les risques. Elle met en place des règles devant assurer la pérennisation de l’équilibre social voulu par ses dirigeants.
Le 13 juillet 1550 , le Parlement légifère « pour éviter les exactions déjà commises par les chiaravegliere contre ceux qui se marient, pour qu’ils ne puissent exiger pour ceux qui se marient dans le présent lieu 25 florins ou 100 « gros » de 6 sous l’un (monnaie de l’époque)… puis pour ceux qui iront se marier en dehors du présent lieu, pas plus de 100 florins de 6 « gros », et pas plus. Et pour ceux qui passeront dans le présent lieu en conduisant leur femme dans un autre lieu ne pourront plus exiger d’eux ».

Ces mariages, considérés comme hors normes, alliaient soit un homme de l’extérieur (d’un autre village) à une fille du pays, ce qui supprimait la possibilité pour un jeune du village de trouver épouse ; soit une fille partait du village, avec les mêmes conséquences ; soit un veuf épousait une « jeunette »… Dans tous les cas, le mari devait compenser financièrement cette perte au profit de la Jeunesse du lieu, qui utilisait cette aumône dans un repas collectif, l'ambegut .

Bien des années plus tard, le 19 février 1814 , à la fin de l’occupation française et de l’autorité de Napoléon Ier, les « jeunes », et peut-être pas les seuls, exprimèrent leur « joie de voir enfin nos troupes entrer dans les parages ». Cette liesse populaire s’exprime de la manière suivante : « en signe de jubilation ont rassemblé par les rues de ce lieu un grand nombre de personnes qui toutes rendaient hommage à Notre Royal Souverain… lesquels ont fait une grande farandole au son des fifres et des tambours en signe d’allégresse, en criant ‘evviva il nostro buon Rè di Sardegna evviva li Russi evviva gli Inglesi’ », ce qui fut renouvelé jusqu’au 20 de ce mois, qui était alors le début du temps du Carnaval… ». Un peu d’imagination nous donne la véritable dimension de cet épisode festif, prolongé par un carnaval marqué par un contexte politique particulier.

Cette dernière période servit alors à remettre vivement en cause le pouvoir politique des dirigeants de Saint-Martin de la période du Premier Empire. Le « maire » et le prêtre, tous deux considérés comme des « collaborateurs » du pouvoir français, furent violemment attaqués. Le curé fut même conspué durant son prêche dominical… ce qui fit tout de même scandale et mena à dénonciation et procès. Une forte somme d’argent lui fut réclamée. Une telle violence, orchestrée par les anciens clans qui reprenaient progressivement possession de leurs pouvoirs, était en fait produite par des groupes de Jeunesse.

Les abbayes assumaient plus généralement la fonction des Comités des Fêtes actuels et organisaient, en dehors du charivari, la fête patronale et le carnaval. À Saint-Martin, la mémoire orale rappelle que c’était le 27 décembre, jour de saint Jean Apôtre (saint Jean d’Hiver) que la Municipalité nommait les deux chefs de l'Abbaye de Jeunesse, l'Abbat madje et l'Abbat djouve, le premier marié, l'autre pas encore. Ils prenaient leur fonction durant la messe du Nouvel An et portaient chacun une hallebarde, symbole de leur nouveau rôle . On les distinguait à la forme de leurs hallebardes : « l’une avait la forme du coq derrière et l’autre avait la forme de la hache […], la hache à une seule tige et l’autre avait la tige ouverte comme une queue de faisan » .

La première manifestation qu’ils organisaient est le principi d’An. Dans la nuit de la saint Sylvestre, accompagnés des Jeunes, les Abbats passaient dans toutes les maisons du village et souhaitaient aux habitants les meilleurs vœux pour la nouvelle année. La plus grande attention était portée à cette manifestation. Il ne fallait surtout pas oublier l’un des nombreux habitants de chaque maison. Le village se caractérise en effet par une très forte division de l’habitat intra muros. Celui qui avait été omis, par simple oubli ou par vengeance, fermait sa porte à la quête de Carnaval. Il s’agissait là d’un affront social majeur, germe ou conséquence de haines familiales et claniques irréductibles.

Le Carnaval de Saint-Martin-Vésubie se concentrait traditionnellement sur deux jours gras et un jour maigre : le Lundi Gras, le Mardi Gras et le Mercredi des Cendres. Les deux premiers jours, une quête cérémonielle était organisée dans chacune des deux parties du village. Le troisième jour était consacré à la crémation du mannequin du Roi. L’organisation de ces journées était l’objet d’une importante codification, qui de nos jours semble demeurer la même depuis le milieu du XXème siècle.
Cette recherche, qui s'appuie sur les témoignages d’acteurs et organisateurs du Carnaval de ces quarante dernières d'années, ainsi que sur une étude systématique de la presse locale. Elle permet de décrire précisément la fête du Carnaval à Saint-Martin-Vésubie et d’appréhender son évolution depuis les années 1950.

Les principaux personnages du carnaval
Le Biffou
Contrairement au Carnaval de Nice, le personnage central à Saint-Martin-Vésubie n’est par le Roi, mais bien celui que certains présentent comme le fou de Sa Majesté Carnaval, le Biffou.
Sa particularité première est d’être incarné par deux personnes qui offrent deux visages d'un même personnage. Le Biffou djouve incarné par un homme qui n’est pas encore marié et le Biffou madge qui, lui, est marié. Ce dernier est souvent le dernier marié de l’année .
L’autre particularité de ce personnage réside dans son costume et ses accessoires. On lui connaît deux costumes. Soit le costume typique d’arlequin qui est taillé dans un tissu à damiers de toutes les couleurs, soit un habit composé de larges bandes transversales rouges et blanches . Même si ce costume varie selon les années, et encore par périodes semblerait-il, les accessoires, eux, sont toujours les mêmes. L’accessoire principal du Biffou est la massetto. C’est une pièce de bois d'un seul tenant et d'une quarantaine de centimètres de longueur, avec une poignée que prolonge un ensemble de fines lamelles . Des grelots et des clochettes sont cousus sur son chapeau pointu et sur sa ceinture, que l’on nomme cascavalhiero. Dernier accessoire, une petite bourse de cuir contenant des noix et des noisettes (on dit parfois « des pièces d’or »), attachée bien solidement au poignet gauche du Biffou et que les enfants s’efforcent de lui dérober.

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Il semblerait qu’à une certaine époque les Biffous portaient aussi un masque grillagé : « un ‘bouffon’ en costume chamarré, collerette de tulle chargée de grelots, le visage recouvert d’un masque et la tête d’un haut couvre-chef pointu de fort belle allure » . Ce masque aurait eu pour fonction de cacher l’identité du Biffou durant le Carnaval . Quelques photographies des années 1950-1960 semblent confirmer la présence de cet attribut. Cela semble être également le cas pour le trevelin, d’après l’enquête orale menée à Belvédère et à Lantosque .
En ce qui concerne la nomination des Biffous, il semble que, pour la période 1940-2004, les hommes choisis pour endosser le rôle se proposaient ou étaient cooptés par les membres organisateurs. C’est ce qui ressort du témoignage de M. Jean RAMIN : « à l’époque y avait pas de comité des fêtes, c’était eux qui se désignaient, c’est-à-dire ils se trouvaient entre copains » . A l'inverse des Abbats, dont le choix relevait du domaine politique, le modèle de nomination des Biffous semble plus éloigné du pouvoir local.

Les Abbats
Le rôle des Abbats est souvent tenu par le président et le vice président de l’association organisatrice. En 1965, « le comité des fêtes carnavalesques est présidé par les deux Abbats » , alors qu’on faisait déjà mention, en 1963, des « Abbats directeurs de la fêtes » . Louis GASIGLIA indique que l’ancien mode de nomination des Abbats avait lieu lors de la ‘Fête des Garçons’, à la saint Jean Evangéliste, qui se déroulait fin décembre. On peut rapprocher ce témoignage de celui d’Henry MOUTON , qui évoque l’élection des Abbats lors de la fête des Innocents, le 28 décembre . En outre, le témoignage de Jean RAMIN nous affirme que les Abbats « se trouvaient entre copains », puisqu’il n’y avait pas de Comité des fêtes. Tous ces modes de désignation sont plausibles, mais ils se rapportent à des époques, à des situations différentes. De nos jours, la cooptation semble le mode de désignation le plus usité.

Le Porto Cavagn
Il est ce que l’on pourrait appeler « l’aide de camp » du Biffou. Il l’aide à se défendre contre les attaques des villageois et des enfants mais il est surtout là pour assister le Biffou lors de sa quête. En effet, avant-guerre, le Biffou récoltait des victuailles lors de sa tournée. C’était le rôle du Porto Cavagn que de les transporter. « Il passait avec une grande corbeille et il mettait tout dedans » . Il est désigné par Louis GASIGLIA comme « le gars qui portait » . Puis, quand les victuailles firent place à l’argent, le Porto Cavagn a été chargé de jeter des bonbons aux enfants qui suivaient le Biffou. Lui aussi est vêtu d’un costume d’arlequin, mais dans des teintes différentes et, bien sûr, il n’a pas les accessoires bruyants du Biffou.
Lors des tournées dans le village, des courses folles s'engagent à travers les rues. Le Biffou frappe vigoureusement de sa massette les personnes qu’il rencontre. Ces sorties sont parfois l’occasion de vengeances et peuvent engendrer des rancunes tenaces. Lors de certains affrontements, parfois très violents, le Biffou mis à mal est épaulé par son Porto Cavagno, lui aussi armé de la massetto. Dans certains quartiers du village, il est devenu traditionnel de voir de véritables guet-apens organisés pour recevoir le Biffou…

Le héraut
L’annonce du carnaval est réalisée l'après-midi du samedi précédant le mardi gras, par un Héraut, généralement juché sur un équidé, un mulet ou un cheval.

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Il annonce l’arrivée de sa majesté Titoun, diminutif donné à Sa Majesté Carnaval à Saint-Martin-Vésubie. Il fait le tour du village, juché sur un âne ou sur un cheval, encadré par les deux Abbats, afin de prévenir les villageois du début imminent des festivités carnavalesques. Certaines photos le montrent vêtu du costume de Biffou, mais cela ne semble pas se confirmer au fil des années. Son annonce paraît être faite sur un modèle identique chaque année. En 1965, par exemple, année où Titoun était « le roi Zoro », l’annonce prenait la forme suivante : « Oyez gens de la cité, que « Zoro » viendra vous délivrer de vos soucis et de vos tracas. Riez, chantez et dansez. Il faut de la gaieté partout en quantité » .

Les principales phases du Carnaval.
Elles sont au nombre de trois. En premier lieu, c’est la tournée du Biffou. Il s’agit de l’élément central du Carnaval. Puis l’ambigut, apéritif qui réunit le village. Enfin, l’incinération de Sa Majesté Carnaval, qui clôture la fête.

La tournée du Biffou.
Elle se déroule le lundi et le mardi gras. Le lundi, le Biffou djouve exécute la tournée qui se déroule dans le haut du village. Dès le matin, l'Abbat, sa hallebarde fichue d'une morue, d’une fougasse, d’un poireau et d’un chou, le Biffou avec sa massetto, et la musique passent encore comme autrefois dans chaque maison pour collecter farine, œufs, huile, noix ou d'autres denrées que les villageois auront laissées sur la table de la salle.
Puis, le mardi c’est le Biffou Madje qui entre en scène et qui s’occupe du bas du village. Durant cette quête, le Biffou, entouré de son Abbat, de son Porto Cavagn et de musiciens entre dans chaque foyer afin de récolter des victuailles ou de l’argent . Toutes les maisons préparent une merendo : café, vin, pastis, selon l’heure, voir brande ou genepi accompagnent la petrino et autres charcuteries. Les tournées du Biffou prennent alors un temps certain, l’état des participants allant généralement de paire avec la convivialité retrouvée.
« Les deux dernières journées furent réservées aux visites des bouffons selon le programme traditionnel. C’est ainsi que les Abbats aux hallebardes enrubannées ouvrant la marche au son du fifre et du tambour, rendrent visite à tous les foyers. On peut voir les bouffons du roy, suivis des membres de la cour » . Dans la plupart des maisons, cette visite est attendue avec impatience. Il ne faut donc pas avoir le malheur d’en oublier une seule.
C’est durant cette tournée que les enfants du village tentent de voler au Biffou la petite bourse qu’il attache à son poignet gauche . Autrefois remplie de piécettes, , elle contient aujourd’hui des bombons que les enfants tentent de lui prendre. Pour les en empêcher, il court à toutes jambes ou frappe les enfants de sa massetto. De temps à autre, quand l’accueil des habitants se fait plus chaleureux, le Biffou apparaît à la fenêtre de la maison donnant sur la rue où l’attendent des groupes de jeunes. Le voyant, ceux-ci l’interpellent en criant « Avarou !!! », terme que l’on traduit improprement par « Avare !!! ». En gavuot, langue du pays de Saint-Martin, il aurait fallu dire : « ratchou ou pingre » . Après cette interpellation, le Biffou envoie des poignées de noisettes, de châtaignes ou, aujourd’hui, de bonbons aux enfants qui se précipitent pour s’en emparer. C’est alors qu’il saute dans la rue pour venir massetter les enfants occupés à ramasser les gourmandises…
C’est aussi lors de ces collectes que l’on peut observer des « combats » de jeunes villageois contre le Biffou. Il se défend à l’aide de sa massette, dont il se sert pour frapper, généralement à hauteur des fesses, toutes personnes qu’il rencontre ou celles qui ont peu ou pas donné lors de la quête .

Les ambiguts.
Les ambiguts sont décrits comme des apéritifs ou des vins d’honneur qui se déroulent le lundi et le mardi à la suite de la collecte du Biffou .
L’apéritif du lundi est offert par la municipalité. Il se déroule sur la place Félix Faure (place de la Mairie, le village moderne), qui se trouve au nord du village .
L’ambigut du mardi se déroule sur la place de la Frairie, qui se situe au sud du village, dans sa partie la plus ancienne. Il est offert par l’association organisatrice . Ces apéritifs se déroulent en musique. Le Biffou du jour y est présent et conduit une farandole avec les habitants. Suivons la description que donne Nice-Matin de ces ambiguts :
« Deux sympathiques réunions eurent lieu sur les places publiques pour répondre aux aimables invitations du conseil municipal et du comité des fêtes qui offraient, le lundi sur la place Félix Faure et le mardi sur la place de la Frairie un apéritif à la population. Chacune de ces deux réunions se clôturait par une farandole monstre dans les rues de la cité » .
Ces deux rassemblements s’adressent à toute la population du village et ont lieu chaque fois dans la partie géographique de la tournée du matin.

L’incinération du Roi
Le Mercredi des Cendres, on brûlait le mannequin de Carnaval sur la Place de la Gare. Désormais, l’incinération a lieu le mardi soir et représente le dernier moment fort du Carnaval. Ce caramentran est accompagné en procession jusqu’au bûcher. Le char du roi est entouré des Abbats, des jeunes portant le costume des pénitents blancs et des musiciens.

Parallèlement à cette procession, les deux Biffous entraînent la population dans les deux dernières farandoles du carnaval. Lorsque le feu est mis au bûcher, les musiciens entament l’air de l’Adièu paure Carneval (Adieu pauvre Carnaval), air qui accompagne le roi jusqu’à sa complète disparition. Cette chanson fait alterner les rythmes lents et rapides et les danseurs, entraînés par les Biffous autour du bûcher, suivent ces variations.
Lorsque le rythme est lent, tous les participants de la farandole s’accroupissent autour du Roi en feu, puis trois coups de timbale retentissent. A ce signal, qui annonce l'accélération du rythme, tous font un bond et repartent en farandole jusqu’au prochain changement de rythme. Même si c’est le roi qu’on brûle, le Biffou tient ici encore une place centrale.

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Ces trois principales phases du Carnaval soulignent la personnalité et le rôle central attribué au Biffou lors du Carnaval de Saint-Martin. Les témoignages recueillis et notre participation régulière au Carnaval ces dernières années nous permettent d’affirmer que celui-ci n’a pas subi de modifications majeures.

Une apparente continuité
Ainsi, cette description du carnaval de Saint-Martin met-elle en évidence le rôle central du Biffou. Les témoignages et participations n’ont pas relevé de modifications majeures, mais derrière une apparente continuité rituelle, apparaissent des modifications qui sous-tendent évolution des mœurs et de la société saint-martinoise.

Le Programme
Les différents programmes du Carnaval mettent en évidence une volonté de respecter la tradition. Elle se traduit par une grande continuité des gestes et autres rituels, ce que confirment les quatre résumés des programmes des carnavals de 1960, 1968, 1979 et 1987.

Programme de 1960 :
Samedi : arrivée de S.M. Carnaval sur la place Félix Faure annoncée par le héraut d’armes.
Dimanche : grand corso dans le village.
Lundi : tournée du bouffon dans le haut du village puis ambigu offert à toute la population place Félix Faure.
Mardi : tournée du Biffou dans le bas du village, ambigu offert par le comité de Carnaval sur la place de la Frairie. Puis incinération place de la gare de Sa Majesté.

Programme de 1968 :
Samedi : tournée du Héraut puis arrivée de Sa Majesté.
Dimanche : corso jusqu’à l’hôpital.
Lundi : tournée du Biffou dans le village puis farandole monstre dans le village.
Mardi : tournée du Biffou dans le bas du village, vin d’honneur place de la Frairie. Le soir incinération de Sa Majesté.

Programme de 1979 :
Samedi : tournée du héraut puis arrivée de Sa Majesté.
Dimanche : animation dans le village.
Lundi : tournée du Biffou puis apéritif d’honneur.
Mardi : tournée du Biffou puis apéritif sur la place de la frairie. Le soir incinération de S.M. Titoun.

Programme de 1987 :
Samedi : tournée du héraut et arrivée de S.M Carnaval.
Dimanche : sortie de S.M. Carnaval puis aubades aux résidents de l’Hôpital.
Lundi : tournée du Biffou dans le haut du village puis Vin d’honneur place Félix Faure.
Mardi : tournée du Biffou dans le bas du village, vin d’honneur place de la frairie et le soir incinération de S.M. Carnaval.

Ces quelques exemples illustrent l’immuabilité du déroulement du carnaval sur l’ensemble de la période. L’observation de détail permet de considérer quelques rares évolutions, qui se situent essentiellement au niveau des horaires et des activités du dimanche. S’y déroule alors soit une après-midi enfantine, soit un corso, pour laisser ensuite la place à l’honneur rendu aux résidents de l’hôpital. Il faut sans doute y voir là une volonté farouche de conserver les liens unissant l’ensemble de la communauté lors de cette période essentielle de l’année, entre djouve et madje, entre Jeunes et Anciens.
Nous ne disposons pas d’articles de Nice-Matin, ni d’archives pour la période antérieure à 1960. Les différents témoignages oraux collectés s’accordent pourtant à dire que le programme n’a subi que de très faibles changements.

Un Biffou immuable
Les costumes et accessoires du Biffou restent eux aussi identiques. La seule variation est celle du tissu de son costume, qui dépend des teintes disponibles. Le fond iconographique collecté montrant les Biffous à différentes époques le confirme également. Les accessoires sont les mêmes, la forme du costume est identique : présence du chapeau pointu, de la collerette, des grandes chaussettes, des gros pompons ayant le rôle de boutons. Des grelots sont cousus sur le chapeau, la collerette, aux poignets et aux chevilles. Il porte une ceinture de clochettes de chèvres et de moutons (la cascavalhero ) sous sa veste.

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La seule différence que l’on peut noter concerne l’abandon des chaussons de toile au profit de baskets en cuir. Cela peut s’expliquer puisque le carnaval se déroule parfois sous la neige. De plus, la mode vestimentaire a évolué à l’évidence.

Le fait d’avoir deux Biffous différents, l’un marié, l’autre non, est aussi respecté, même si certaines personnes incarnent le Biffou deux ans de suite.
Le programme et le personnage semblent être les mêmes depuis de nombreuses années et comme le rappelle Louis GASIGLIA, « les histoires du Biffou, c’est très vieux ! ». Nous avons l’impression que cela remonte à un âge qu’on ne se rappelle même plus, mais que chaque année, invariablement, Saint-Martin a célébré son carnaval. Les seules interruptions marquantes ne dépassent pas deux ans, tout au plus. Il y a une volonté manifeste de maintenir le carnaval, pour des raisons affectives, politiques ou touristiques, dont il est difficile de déterminer exactement la part.

Cette volonté de continuité rituelle du Carnaval n'est d'ailleurs pas complètement démentie par l'analyse des changements que la fête a subis durant la fin du XXème siècle.

Facteurs de changement et modernité.
Ce sont de petits détails, qui ne sont pas forcément directement intégrés au rite, qui marquent une évolution relative du Carnaval : les bals, les dates, une partie du programme, mais aussi les spectateurs et les participants de cette fête.

Les dates.
La plupart des carnavals sont célébrés autour de la date du mardi gras, qui, par définition, varie d’année en année, puisqu’elle dépend du cycle lunaire. Le carnaval se déroule donc durant la même période chaque année mais non à la même date. Jusqu’à une période récente, celui de Saint-Martin-Vésubie était également attaché à la date du mardi gras, qu’il corresponde ou non à une période de congés scolaires. Cela nous laisse penser que ce carnaval était avant tout un carnaval réservé aux adultes, et plus exclusivement aux Saint-Martinois vivant au village toute l’année. Les enfants n’y étaient pas totalement oubliés. C’est ce que nous rappelle l’article du 28 février 1968, paru dans Nice-Matin, qui mentionne une visite faite aux élèves par les deux Biffous qui fut « particulièrement animée » .
Il est difficile de connaître précisément le moment où les dates du carnaval Saint-Martinois varièrent, mais la première mention de cette adaptation aux vacances apparaît dans l’article de Nice-Matin du 17 février 1983. Celui-ci nous dit que le carnaval est « l’ami des enfants et c’est pourquoi il aura attendu le temps des vacances scolaires pour sa venue en son royaume de Saint-Martin-Vésubie » . Quelques années plus tard, on explique que « pour des raisons pratiques, le carnaval de Saint-Martin-Vésubie a eu lieu […] encore durant la période des congés scolaires » . L'ajustement du Carnaval aux vacances d’hiver date vraisemblablement du début des années quatre-vingt. Le Carnaval a alors lieu lors d’une période de grande affluence, puisque Saint-Martin-Vésubie se trouve à proximité de la station de ski de La Colmiane et du site du Boréon. Les organisateurs profitent alors de la notoriété du village, connu comme station hivernale, pour bénéficier de la manne des vacanciers et des touristes, qui deviennent alors spectateurs et parfois acteurs du carnaval. Ce changement de dates correspond peut-être à un changement de politique. Le carnaval n’est plus seulement réservé aux Saint-Martinois. Il s’ouvre aux touristes et cherche à les attirer .

Cette modification apportée dans les dates est le changement le plus important survenu dans le déroulement du carnaval. Il est aussi le plus significatif d’une volonté de modernisation et d’ouverture. Mais peut-être est-il aussi le révélateur d’un manque de public comme de participants.

Programmes et bals
Bien sûr, les grandes étapes sont cependant toujours observées, mais il y a une diversification des activités. Il faut que le carnaval reste non seulement attractif pour les nouvelles générations, mais aussi pour les nouveaux arrivants au village. En effet, faute de réussite, il risquerait d’être abandonné. On voit donc apparaître dans son déroulement des attractions nouvelles : les élections de Miss Carnaval , fait assez récent ; ou bien la mise aux enchères de la Massette du Biffou que l’on mentionne dès 1982 ; ou encore le comité organisateur qui fit venir, en 1985, des majorettes . La place de plus en plus grande accordée aux enfants est un autre fait remarquable de ces changements. Il se concrétise effectivement par l’adaptation des dates du carnaval aux vacances scolaires, mais aussi par la création d’une après midi enfantine.

Un autre changement au programme se manifeste en 1979. C’est la réapparition des prémices de Carnaval, lors de la saint Sylvestre. Le soir du Jour de l’An, à minuit, les Abbats, munis de leurs hallebardes, un seul Biffou ainsi que deux ou trois musiciens, font le tour du village pour souhaiter la bonne année à chaque famille .
« Ils passaient dans les rues, ils souhaitaient la bonne année aux gens, il fallait pas en oublier, et sinon quand ils n’avaient pas souhaité, à la fête, on donnait rien […], ils s’arrêtaient en bas, le roulement de tambour et puis le gars appelait : per la familho… et souhaito un buon principi d’an » .

Cette tournée du Jour de l’An 1979 est une reprise et non une innovation. Cette coutume a été abandonnée pendant un temps relativement long, puisque l’article paru dans le Nice-Matin nous parle du retour d’une « ancienne et sympathique tradition » . Cette tournée ne fut pas reprise l’année suivante, peut-être par manque d’engouement de la population ou par absence d’enthousiasme de la part des organisateurs ? Les difficultés sont grandes à rétablir une manifestation qui a laissé des traces dans la mémoire collective.

Celle-ci, souvent peu fiable pour ce qui est des détails, laisse, naturellement, trop de place à l’interprétation de chacun. En dernière analyse, la reprise d’une telle tradition finit par être problématique car elle ne peut reproduire avec toute l’exactitude voulue un rituel non-vécu par ses acteurs. Et la critique, même la plus positive, creuse un tel gouffre entre le passé et le présent qu’il devient illusoire pour ceux qui tentent de reproduire le geste d’en atteindre la plus fidèle représentation. On peut comprendre ainsi un certain découragement.

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Une autre transformation marquante est celle de l’introduction des bals organisés lors du Carnaval. Jusque dans les années soixante-dix, chaque jour de fête était clôturé par un bal.
D’après les témoignages récoltés, il semblerait que, durant les premières années de l’après-guerre, il y ait eu plusieurs bals dans le village, chacun ayant son petit orchestre ou son accordéon . Tous n’étaient pas organisés par les Abbats ou le comité des fêtes. Les particuliers, eux aussi, en organisaient, soit dans les bars, soit sur les petites places du village, ce qui explique leur nombre, mais aussi qu’il y en ait eu tous les soirs. Puis, peu à peu, leur nombre diminua et les bals furent réduits à un seul, qui se déroulait dans la salle des fêtes. Il était préparé par le comité organisateur. Avec le temps, le bal du lundi soir fut supprimé, d’une part parce qu’il y avait moins de participants, et d’autre part, surtout peut-être, parce qu’il représentait une charge trop importante pour les organisateurs, qui étaient mis à contribution quatre jours durant . On peut dater ce changement de la fin des années soixante au début des années soixante-dix. Parallèlement à cette évolution du nombre de bals se produit une modification significative de l’accompagnement musical. Une mutation s’opère. Au bal populaire classique, c’est-à-dire avec une musique souvent jouée par un groupe local, une formation du village, se substitue un bal animé par un orchestre professionnel, ou plus récemment par un D.J. . Ces professionnels sont alors mentionnés dans le programme des festivités. En 1968 , on pouvait y lire, « l’orchestre des ‘Gars Pugétois’ animera ces réjouissances ». Puis, en 1971, nous avons mention de l’orchestre « Bébert et ses Vésubiens » . La venue de ces formations musicales ne marque-t-elle pas un changement dans l’organisation des festivités ? Y aurait-il une professionnalisation du Carnaval ? Nous ne devons sans doute pas aller aussi loin mais il est certain qu’une partie de l’animation, tout en étant voulue par le comité organisateur, lui échappe directement et volontairement. Cela même alors que des membres du comité auraient été capables d’animer cette soirée. Il s’agit plus vraisemblablement d’une mutation nécessaire à l’accueil des vacanciers et touristes, qui retrouvent ainsi les référents culturels modernes et urbains.

Les chars
Les chars, ou plutôt le char a lui aussi changé. Il fait son apparition après la guerre. Il est alors réalisé par les organisateurs du carnaval, à Saint-Martin-Vésubie même . Les réalisateurs s’y prenaient deux ou trois mois à l’avance, choisissant le thème, mettant en place la structure et réalisant le mannequin.

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Celui-ci était toujours le même. Au fil des années, on ne changeait que ses accessoires pour qu’ils soient en rapport avec le thème choisi. Il était toujours dans la même position, assis, ses bras dressés devant lui : « il était assis, les bras comme ça et effectivement, il n’y avait que la tête et le costume qui changeaient. Lui, il était là, immuable depuis plusieurs années » .

Le thème de l’année choisi par les organisateurs entretenait le plus souvent un rapport intime avec le pays, avec la vie quotidienne : « Titoun roi des fruitiers » en 1959, « Titoun roi de l’agriculture » en 1968 … Il pouvait également faire écho à l’actualité comme « Titoun roi du Franc Lourd » en 1960, ou « Titoun sur la Lune ».
Saint-Martin possédait ses véritables « artisans carnavaliers » dans l’équipe organisatrice, notamment Jean SOLIMEÏS et son fils, Georges BAUSOLA, Lino TOLLARDO, Georges ACREMAN et Marcel GIUGE , qui furent ou sont encore des personnages importants du village.
Dans les années quatre-vingt, le comité des fêtes fit appel aux carnavaliers de Nice comme la famille POVIGNA, afin qu’ils leur prêtent un petit char pour le Carnaval . Le Roi Titoun n’est donc plus totalement réalisé à Saint-Martin-Vésubie. Les organisateurs perdent alors l’initiative de choisir un thème de Carnaval spécifique à Saint-Martin. Il leur est en quelque sorte imposé par le prêt du char. Néanmoins, cela représente un gain de temps et une simplification du travail pour les organisateurs.
Tout comme le personnage du Carementran, les grosses têtes ont aussi leur place à Saint-Martin-Vésubie mais elles représentent, comme le char, une extension du Carnaval Niçois du XIXème siècle dans le Haut Pays.

Ces changements restent infimes, mais au delà de ces évolutions, il faut peut-être parler d’adaptation. Grâce à eux, le carnaval reste attractif. Il attire toujours les nouvelles générations, les nouveaux arrivants. Les transformations décrites sont en fait étroitement liées aux évolutions qui ont touché la nature et la composition de la population locale. Le village change, il laisse une plus grande place aux résidences secondaires, mais, parallèlement il se dépeuple de sa jeunesse, qui préfère partir en ville, soit pour poursuivre des études, soit pour y trouver un emploi. Plus largement encore, de nouveaux arrivants, originaires d’autres horizons, s’installent régulièrement au village. Le carnaval représente alors pour eux un moyen d’intégration. Mais pour jouer pleinement son rôle, il doit également correspondre à quelques critères communs, capables d'entraîner l’adhésion de chacun.

Exode et résidences secondaires.
L’exode rural explique en partie le changement de dates du carnaval. Pour que le Carnaval survive, il faut des participants. Pour cela, il faut s’adapter aux changements la société comme de la population, aux emplois du temps du plus grand nombre…

Beaucoup de Saint-Martinois sont en effet ‘descendus’ en ville chercher un emploi ou terminer leurs études. La plupart d’entre eux ont pourtant gardé un pied-à-terre au village et y remontent régulièrement pour les vacances. Ainsi, si le carnaval correspond aux vacances scolaires, on trouvera plus de maisons ouvertes dans le village lors de la tournée du Biffou, alors que celles-ci se ferment durant la morte saison. La « population saint-martinoise a éclaté » , la plupart des gens habitent à l’extérieur du village, aux alentours. C’est sans doute également une des raisons de l’abandon de la tournée du jour de l’An . Les alentours sont aujourd’hui bien plus peuplés que ne l’est le village. La quête du Biffou se fait désormais en voiture ou en camion, afin de pouvoir visiter le plus possible d’habitants hors du centre du village.

L’autre mutation correspond à la multiplication des résidences secondaires, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du village. De nombreuses maisons du village sont habitées uniquement le week-end ou durant les seules vacances. Tous ces habitants, provenant de différentes origines, ne connaissent pas forcément les usages et les fêtes traditionnelles de Saint-Martin. Il faut donc les leur apprendre, les éduquer en quelque sorte.
Ces nécessités entraînent de profondes transformations quant aux conditions de la tournée du Biffou. Il faut imaginer le « simple » vacancier venu se reposer en montagne, qui, au saut du lit, se doit d’accueillir une troupe composée de musiciens, de personnes tenant une hallebarde... A ce tableau s’ajoute, bien sûr, le Biffou, un personnage haut en couleurs, provoquant un raffut de tous les diables à chacun de ses pas, et qui lui tape sur les fesses à l’aide d’un bâton, avant de lui demander une contribution... Même si, par chance, le vacancier est de bonne humeur, cherche à comprendre ce qui arrive, et finit par contribuer à l’aumône, la somme n’est pas comparable à celle des habitués, à celle des Saint-Martinois. La recette se voit donc réduite chaque année, pour n’être plus qu’une peau de chagrin . Mais la plupart du temps toute cette petite troupe se trouve devant une porte close car les gens ne connaissent pas cet étrange rituel et refusent d’ouvrir à la troupe bigarrée.

Notons au passage la stratégie d'appropriation de l'espace par la Fête : le bas du village avec la place de la Frairie, la place de la Mairie et celle de la Gare sont des lieux importants de la vie sociale et politique du village à la fin du XIXème. La place de la Frairie, site du Mardi Gras, conserve son rôle traditionnel de lieu de réunion, alors que celle de la Mairie, où était organisé le premier ambegut, ne date que de 1863, et que la gare du tramway, devant laquelle est brûlé Titoun, n’est créée qu’en 1909.

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Le développement des résidences principales ou secondaires à l’extérieur de l’enceinte du village a bien provoqué un déplacement géographique de la tournée du Biffou. C’est cet espace, hors du village, qui est devenu essentiel. La tournée devient de plus en plus longue. Elle se déroule dans d’autres conditions. Il est devenu nécessaire d’expliquer aux habitants le sens des us et coutumes de donner une véritable publicité au Carnaval et à son Biffou.

Les organisateurs.
Si les spectateurs ont changé au fil des années, il y a également eu une transformation dans le monde des organisateurs. Au départ, les simples particuliers qui organisaient le carnaval ont ressenti la nécessité de se structurer en véritable association. Les témoignages de M. GASIGLIA et de M. RAMIN nous confirment qu’avant guerre, et même peut-être quelques années après, le Carnaval était organisé par des particuliers, sans aucune aide de la part de la municipalité. Si le carnaval ne remportait pas le succès escompté, les malheureux organisateurs devaient se résoudre à vendre un bout de terrain . Mais cette pratique fut, semble-t-il, abandonnée après la guerre. Dès 1949, le conseil municipal votait une somme de 10 000 francs « à titre de subvention pour les fêtes de Carnaval » , en faveur du « Comité des fêtes de Carnaval ». Cette information porte à réflexion, car dès 1946, le registre des déclarations municipales évoquait la création d’un comité des fêtes permanent « qui avait pour tâche l’organisation des fêtes qui devaient se dérouler dans la station, et principalement la fête patronale du 15 Août » . Puis il est à nouveau fait mention de Comité des Fêtes carnavalesques en 1951 et de nouveau en 1965 . Il semble qu’il existait alors, du moins formellement, deux comités des fêtes distincts, l’un s’occupant de celles de la commune, l’autre essentiellement consacré au Carnaval. Le témoignage de Jean RAMIN va dans ce sens. D’après lui, les personnes qui se désignaient Abbats s’occupaient de l’organisation de la fête et s’associaient d’autres personnes qui acceptaient de les aider . Il reste pourtant difficile d’en donner une datation, tout témoignage se retranchant derrière un vague « à l’époque ». Une certitude pourtant, il existe presque chaque année, depuis 1960, une association prenant en charge l’organisation du Carnaval. Il s’agit indistinctement soit du comité des fêtes, de l’amicale des sapeurs pompiers ou du Ski Club de Saint-Martin-Vésubie. Tous trois ont en commun une volonté constante de réaliser le carnaval, même s’il doit se réduire à un mini carnaval d’un jour (1970) . Autre caractéristique, les rares interruptions entre chaque intervention n’ont duré que deux ou trois ans maximum. Cela revient à nous poser la question des raisons de ces arrêts et de ces changements d’organisateurs.

C’est avant tout le manque de bénévoles et, peut-être, une absence d’enthousiasme d’une grande partie de la population, voire des critiques incessantes qui jalonnent les commentaires des contemporains, qui finissent par décourager les organisateurs, lesquels, de fait, n’y consacrent que quelques années de leur temps libre. L’organisation d’une fête de quatre jours sans interruption demande une motivation et un enthousiasme importants. Si chaque initiative n’est reçue qu’avec une certaine réprobation, le découragement laisse rapidement place à l’abandon. Pourtant, cette fête ne l’a jamais été, essentiellement grâce à la motivation des personnes qui s’y sont attelées, faisant peu de cas des critiques formulées ou sous-jacentes. Pour compléter l’explication, il y a sans doute aussi une certaine « communauté » qui se crée entre les individus qui « ont fait le carnaval », capable de se recomposer indéfiniment selon les amitiés renouvelées chaque année.

Aujourd’hui, la tradition continue à être respectée, sans qu’il semble y avoir eu de véritable rupture, sinon celles des temps de guerre du XXème siècle. Bien au contraire, au lendemain de ces catastrophes, la société renaissante remit en place le carnaval le plus rapidement possible. Cette fête collective semble bien être considérée comme le véritable symbole de la vitalité de la communauté. Les profondes évolutions qui ont touché la société saint-martinoise n’ont finalement pas fondamentalement modifié le carnaval. Elles ont nécessité une adaptation constante aux bouleversements extérieurs, sans jamais pour autant en changer l'esprit. C’est peut-être grâce à cette faculté d’adaptation que le Carnaval de Saint-Martin-Vésubie a survécu jusqu’à nos jours.

BIBLIOGRAPHIE

Ouvrages
CANESTRIER P. Fête populaire et tradition religieuse en pays niçois, Serre, 1978
Collectif Le Carnaval de Nice, 1984
Fêtes et traditions carnavalesques. Pays niçois, Provence, Alpes du Sud, Piémont, Nice, 1984
Festival International de la Fête, Valbonne Sophia-Antipolis, Février 1991
HEERS J. Fêtes des fous et carnavals, Ed. Pluriel, 1983
LEROY LADURIE E. Le Carnaval de Roman, Gallimard, 1979
SIDRO A. Le Carnaval de Nice et ses fous, Nice, 1979

Articles
GILI E. « Les Trevelins, Biffou et Homme Sauvage, fonds culturels païens de la Vésubie », in Pays Vésubien n° 2, 2001, pp. 79-91
MOURGUES M. « Vieilles coutumes du pays Niçois. Les fêtes traditionnelles de Saint-Martin Vésubie », in Annales de la Société Scientifique et Littéraire de Cannes, 1975-1976, T. XXVII, pp. 114-117
PHILIPPE P. « Le symbolisme de Travellino », in Pays Vésubien n° 4, 2003, pp. 151-161

Voir également les différents travaux de M. CARENINI
et les très nombreux articles publiés dans la revue Lou Sourgentin
(tout particulièrement les n° 22, 30, et 40 avec l’article présentant le Biffou
de Saint-Martin – en remerciant M. Raoul NATHIEZ de sa gentillesse).

 

In Pays Vésubien n° 5, pp. 176-197
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